L’Utopie du Patchwork

Étrangement, c’est l’étude de la philosophie qui m’a emmenée vers le patchwork. La philosophie et aussi cette petite manie de la collection.

Il y a trois lignes qui se tressent ensemble et donnent un sens – une signification et une direction – à mon activité : le patchwork, donc, qui est une philosophie (ça-peut-toujours-servir, assembler des disparates, faire croître la matière de l’intérieur, etc.), le désir jamais rassasié de mettre au monde (quelque chose là de profondément viscéral et utérin, et toutes mes pièces sont autant d’accouchements et de maternages) et, formellement, la production d’objets fondamentalement nomades, des enveloppes, des abris pour mille petits trésors.

Ces trois lignes se tressent ensemble et se déterminent mutuellement : c’est ma logique propre. Et mon activité pourrait donc se définir ainsi : j’enfante des objets mobiles en assemblant des bouts de matières collectées ça et là.

Ça s’appelle « les Patchworks d’Utopie ». Eu-topos : « le bon lieu » en grec, et aussi en même temps le non-lieu, c’est alors plutôt un horizon, un lieu rêvé et donc le chemin qui y mène est en réalité le lieu même où s’actualise et se manifeste l’Utopie.

A Utopie, on ne produit plus de la matière première parce qu’elle est déjà là, parce que notre monde est déjà rempli de matières existantes. Tissus, fermetures éclairs, dentelles, les matériaux que j’utilise ont tous eu une existence avant de parvenir entre mes mains qui transforment. Et de ce fait, ils sont déjà pour moi autant de trésors.

L’art du patchwork est sans doute à l’origine un art de la pénurie. C’est qu’avant que le monde ne soit plus fou que le plus fou de ses individus, on savait que rien n’était absolument un déchet, que toute chose avait vocation à entrer dans un cycle vertueux.

En outre, ce que je fabrique est superflu et il est hors de question que la Terre et les Hommes en pâtissent. L’Utopie, elle est là aussi : peupler le monde de jolies choses, mais qui n’aient pas ce revers monstrueux qu’ont souvent les productions de l’industrie classique. La pénurie, c’est donner l’occasion à toute chose d’être précieuse et rare : une autre échelle de valeur que celle que nous offre l’idéologie du gaspillage.

Et puis faire avec ce que l’on trouve, c’est la chance d’improviser avec la matière, dans un dialogue : « ce bout-là, avec quel autre peut-il s’harmoniser ? Celui-ci est trop petit, il faut l’économiser. Et celui-là, tiens, il peut relier. »

Les matières, je les trouve, je ne les commande pas. Je suis certes des circuits, mais chaque matériau est rencontré au cours d’un trajet : plutôt cueillette et chasse qu’agriculture, plutôt bricolage qu’ingénierie. Je n’ai pas de plan, je suis ouverte à la rencontre et ce que je vais rencontrer sur mon chemin sera déterminant pour mon activité à venir.

Et même si j’ai des nécessités, mon esprit reste ouvert : si un élément vient à manquer, il faut pouvoir s’adapter, inventer une autre manière de faire : savoir transformer ses pratiques permet de ne pas se laisser enfermer dans des structures immuables. C’est un gage de survie.

J’avoue que, parfois, ça me semble dérisoire : faire des pochettes, des sacs et des trousses dans mon coin, ça ne va pas changer le monde. Et puis peut-être que si, peut-être que c’est un battement d »ailes de papillon, peut-être que ça va essaimer, et au moins j’essaye de faire le moins de mal possible, en satisfaisant mon désir de fabriquer de jolies choses. Un luxe né de la frugalité, quelque chose qui dépasse le régime de la stricte utilité, qui a en cela à voir avec l’art, mais qui aspire à la légèreté, c’est-à-dire à laisser peu de traces, écologiquement parlant.

Dès lors, en faire mon métier, en faire que qui nous permet de nous nourrir et de nous loger, mes filles et moi, ça donne du sens à ma vie personnelle aussi. Un jour j’espère essaimer – pour l’heure j’ai encore tant à apprendre – et qu’on sera plusieurs à fabriquer des Patchworks d’Utopie, que l’on s’en nourrira et s’y abritera…

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